David Coste

 

/ Sous le soleil exactement Coucher de soleil et lever de rideau

Sous le soleil exactement Coucher de soleil et lever de rideau

Centre d'art bastille (Grenoble) Du 2 juillet au 25 septembre 2016 Les montagnes alentour et la ville en contrebas se découpent à travers les larges fenêtres percées dans l’ancienne casemate qui abrite le Centre d’Art Bastille. Mais le rideau se lève sur une autre vision du paysage derrière la couverture de survie qui traverse la pièce de part en part (Nicolas Darrot).

Du Pôle Sud au Pôle Nord, les cycles et phénomènes naturels sont recomposés. Un paysage continu défile à travers le hublot d’un brise-glace pendant 44 jours d’expédition (Simon Faithfull). L’enregistrement de très basses fréquences est retransmis amplifié sur des micros disposés en ellipse (Dominique Blais). Des couchers de soleil prélevés sur internet se raccordent en suivant une ligne d’horizon (Jean-Claude Ruggirello). Une piscine d’enfant se fait cratère lumineux ou soucoupe volante (Mathilde Barrio Nuevo). Un planisphère est couvert de graphite (Caroline Corbasson). Les distorsions spatiales et temporelles créent de nouveaux paysages, à l’instar de ces formes hypnotiques produites par un projecteur et un réflecteur (Bertrand Lamarche).

Le terme de paysage recouvre une ambiguïté : qualifie-t-il la réalité ou sa représentation esthétique ? Cette indécision est constitutive du paysage et d’une certaine théâtralité : il établit un cadre qu’il transgresse de concert, comme le montrent avec légèreté les cartes postales de Sigudur Arni Sigurdsson dont les éléments sortent de l’espace qui leur est assigné. L’artifice se montre comme tel chez David Coste qui réalise des portraits d’espace à partir de photographies de studio dont ne subsiste que le décor peint.

La tradition picturale du beau décor offert à la contemplation excluait de facto toute prise sur ce qui se donne à voir. A contrario, un écheveau de relations préside ici à l’élaboration du paysage, dans une porosité croissante. Le paysage s’instaure dans un va-et-vient entre donné et produit, proche et lointain, intérieur et extérieur, point de vue et hors champ. La brèche est ouverte pour mettre en jeu le corps et la perception, non pas seulement devant, mais aussi dans un paysage éprouvé et façonné. Le duo Nina Beier et Marie Lund s’en fait l’écho en livrant l’empreinte d’une oeuvre dont le prêt n’a pas été accordé (Guillaume Dégé en l’espèce) : ce qui aurait pu être n’existera que par la transmission orale qui en sera proposée. Avec les performances activistes qu’elle mène depuis 1979 à travers le monde, Lotty Rosenfeld investit l’espace, alors contrôlé par le régime du général Pinochet. Les larges croix blanches qu’elle scotche au sol détournent l’organisation de la circulation (des corps et des flux).

Culturel, subjectif et construit par définition, le paysage n’est pas la nature pourrait-on dire en paraphrasant Alfred Korzybski (« La carte n’est pas le territoire »). Confondre le paysage avec un ensemble de notions parentes telles que l’environnement, reviendrait paradoxalement à le « naturaliser ». Le fantasme d’une nature originelle pourrait alors poindre, occultant les processus (historiques, politiques, sociaux, etc) qui déterminent le paysage. Julien Creuzet apparaît debout face à la mer, le visage caché par un plateau au motif de caravelle, évocateur de l’Histoire des Caraïbes. Image d’une consommation mondialisée, le paysage se réduit chez Paul Pouvreau à un pastiche : carton d’emballage figurant quelques arbres, lui même posé sur de l’herbe synthétique devant un ciel peint. Et finalement, le drapeau transparent d’Edith Dekyndt flotte silencieusement. Dans l’indifférenciation et la dissolution des marquages territoriaux, il se fond dans le ciel.

La fabrique du paysage s’expose. Chaque fois, l’œuvre qui se place dans son rapport au réel et au spectateur, ouvre la possibilité de reconfigurer l’espace, symbolique ou concret. La question n’est pas anodine, pour peu que le paysage désigne une manière de penser l’œuvre et d’habiter le monde.

texte: Eloïse Guénard